Günther Anders est probablement un des philosophes les plus visionnaires du XXe siècle. Il avait à peu près tout prévu du devenir technologique de l’humanité et de notre effacement progressif devant la machine. Mais comme avec un très bon ami dont on regrette certaines positions qui nous heurtent, ses sentences brutales sur la photographie me laissent perplexe. D’un côté, je ne peux que lui donner raison sur les usages consuméristes de captation touristique dont il fait la critique, révélant ainsi notre propension à réduire toute singularité en objet reproductible, y compris le souvenir. De l’autre, j’ai le sentiment qu’il en occulte le versant le plus créatif et libérateur, celui qui consiste précisément à faire l’opération inverse, en faisant du multiple qu’on ne regarderait pas hors cadre, une singularité. Sous ce rapport, ce n’est pas le voyage qui amène à la photographie, c’est la photographie qui amène au voyage. J’espère avoir été ici, avec mes petits clichés sans prétention, autre chose qu’un « analphabète du loisir ».
Günther Anders, L’obsolescence de l’homme, pp. 206-207 :
Qui a eu l'occasion d'observer des touristes, en particulier ceux originaires des pays les plus industrialisés, à Rome ou à Florence, par exemple, aura remarqué combien ils sont irrités quand ils tombent sur une chose unique, c'est-à-dire sur l'un de ces célèbres objets historiques, exemplaires uniques égarés dans le monde des séries. En fait, ces touristes ont généralement sur eux un antidote contre cette gêne, une sorte de remède qu'ils s'injectent pour retrouver instantanément leur sérénité, un instrument, plus précisément, à l'aide duquel ils peuvent immédiatement transformer en « sujet » la chose unique dont la beauté ou le caractère exceptionnel les irrite tant, et qui leur permet de transformer tout article trop défini en un « article indéfini », lequel pourra avoir en tant que reproduction une existence légitime dans l'univers de la reproduction : ils sont tous équipés d'un appareil photo.
Tels des magiciens qui n'auraient même pas besoin d'effleurer les objets qu'ils transfigurent, ils parcourent désormais le monde en essaims pour « corriger sa nature » : pour remédier au défaut que constitue toute pièce unique dans l'univers des produits de série, pour la faire entrer, en la reproduisant, dans l'univers des séries dont elle avait jusque-là été exclue, pour l'y recueillir « photographiquement ». À peine ont-ils appuyé sur le déclencheur qu'ils retrouvent leur tranquillité.
« Recueillir » signifie aussi « apporter chez soi ». Car, en reproduisant ces objets, ces magiciens peuvent désormais les « avoir ». Inutile de préciser ici qu'ils ne peuvent les avoir « qu'en effigie ». Ils « ont » désormais ces objets exactement comme ils « ont » tout le reste. Avoir un objet quelconque, c'est pour eux l'avoir en effigie. Puisqu'ils ne connaissent plus d'autre façon de vivre qu'entourés d'effigies – les marchandises de série qui constituent leur monde, celles au milieu desquelles, avec lesquelles et par lesquelles ils vivent sont toutes des reproductions, des copies de modèles –, les copies constituent pour eux la réalité. Ils ne photographient pas plus la réalité qu'ils voient qu'ils ne considèrent ce qu'ils photographient comme la « réalité » – car ce qu'ils voient, ils ne le voient que pour le photographier, et ce qu'ils photographient, ils ne le photographient que pour l'avoir. Ce qui est « réel » pour eux, c'est la photo qu'ils admettent chez eux, c'est-à-dire leur exemplaire d'une reproduction admise dans l'univers des produits de série. Ontologiquement parlant, ils ont remplacé le vieil axiome « être, c'est être perçu » par un nouveau : « être, c'est être possédé ».
Ce n'est pas la véritable place Saint-Marc, celle qui se trouve à Venise, qui est « réelle » pour eux mais celle qui se trouve dans leur album de photos à Wuppertal, Sheffield ou Detroit. Ce qui revient à dire que ce qui compte pour eux n'est pas d'y être mais d'y être allé. Pas seulement parce qu'y être allé rehausse leur prestige personnel, mais parce que seul ce qui a été constitue une possession assurée. Alors qu'on ne peut pas « avoir » le présent à cause de sa fugacité, et qu'il « reste » – si l'on peut dire – un bien impossible à retenir et non rentable, ce qui a été, en devenant une image et donc une chose, une chose et donc une propriété, a fini par devenir la seule réalité. En termes ontologiques : « Être, c'est seulement avoir été. » S'il se trouvait parmi ces magiciens – ce qui est certes très invraisemblable, car photographie et philosophie semblent s'exclure mutuellement – quelqu'un qui non seulement ferait ce qu'ils font mais le ferait aussi en toute lucidité, voilà comment il justifierait sa vie passée à photographier : « Puisque en reproduisant photographiquement tous ces instants j'ai transformé tout ce qui a été en objets physiques, puisque j'ai ramené ces objets chez moi – la plupart en noir et blanc, certains en couleur, et même quelques-uns en mouvement – pour pouvoir les conserver, rien n'a été vain dans ma vie, je n'ai rien gaspillé et j'ai tiré profit de tout. Toutes ces choses sont maintenant parce qu'elles ont été fixées, toutes ces choses sont maintenant parce qu'elles sont des images. » « Être » signifie donc avoir été, avoir été reproduit, être devenu une image et être possédé.